Au mois de janvier 1844, Gustave cessa tout à coup de m’écrire. Je ne savais que conclure de son silence, lorsque je reçus une lettre de Mme Flaubert qui me disait que son fils était blessé à la main et que je lui ferais plaisir en venant le voir. Je passais près de lui le mois de février. Il habitait alors rue Lecat, avec sa famille, un pavillon avec jardin, dépendant de l’Hôtel-Dieu de Rouen. Le logement était triste, mal distribué: on y était les uns sur les autres. Je trouvai Gustave fort dolent, le bras en écharpe par suite d’une brûlure grave à la main droite, dont il garda la cicatrice toute sa vie. Autour de lui on était assombri, sur le qui-vive, et on le laissait seul le moins possible.
Le mal sacré, la grande névrose, celle que Paracelse a appelé le tremblement de terre de l’homme, avait frappé Gustave et l’avait terrassé. Ce pauvre géant supportait ce désastre avec philosophie. Il s’essayait à rire, à faire des plaisanteries, à rassurer ceux qui l’entouraient : mais il oubliait son rôle, il laissait retomber sa tête et il n’était point difficile de comprendre de quelles pensées il était obsédé (…).
Cette maladie a brisé sa vie ; elle l’a rendu solitaire et sauvage ; il n’en parlait pas volontiers, mais cependant il en parlait sans réserve lorsqu’il se trouvait en confiance. Jamais je ne lui ai entendu prononcer le vrai nom de son mal: il disait : ” mes attaques de nerfs” et c’était tout.
On s’accoutume à tout, même à la terreur, même à cette angoisse permanente qui étreint le coeur en prévision d’un danger certain dont l’heure est inconnue : aussi Flaubert put-il s’habituer plus tard au malaise constant dont il était tourmenté ; il se créa quelques relations, il rentra jusqu’à un certain point dans la vie commune, mais, pendant les trois ou quatre premières années de son mal, il vécut dans une retraite à laquelle il ne fut pas possible de l’arracher. Si cette affection nerveuse n’avait eu pour résultat que d’augmenter sa sauvagerie naturelle, l’inconvénient eût été léger; mais elle eut sur lui une influence bien autrement grave et que seuls ont pu constater ceux qui alors étaient de son intimité. J’ai dit que, dès l’âge de vingt ans, Flaubert avait un développement d’intelligence exceptionnelle ; il était très étrange, d’une originalité de bon aloi, ouvert aux choses et se les appropriant avec une rapidité extraordinaire : son fonds de lecture était déjà considérable et sa mémoire en avait été abondamment nourrie ; il avait le travail facile et l’on pouvait dire de lui qu’il fructifiait naturellement.
C’est de ce moment que date l’inconcevable difficulté qu’il éprouvait à travailler, difficulté qu’il sembla s’étudier à accroître et dont il avait fini par tirer vanité.
Lorsque son Système nerveux manquant d’équilibre lui infligea le supplice que l’on sait, Flaubert s’arrêta : on eût dit que son écheveau intellectuel s’était embrouillé subitement : il resta stationnaire. On peut dire de lui ce que les nourrices disent de certains enfants interrompus dans leur croissance : il a été noué. Sa mémoire si précise, si fidèle, eut des défaillances ; il devint indolent aux grandes curiosités qui le sollicitaient pendant les jours de son adolescence; de plus en plus il restreignit son champ d’action et se concentra dans sa rêverie du moment ; il restait parfois des mois entiers sans ouvrir un journal, se désintéressant du monde extérieur et ne tolérant même pas qu’on lui parlât de ce qui ne l’occupait pas directement. Les notions de la vie réelle lui échappaient et il semblait flotter dans un songe permanent dont il ne sortait qu’avec effort.