Cette intervention fait suite à un travail de
thèse que j’ai intitulée : « l’épilepsie du sujet ». J’en dégagerai
seulement quelques points-clés utiles pour situer l’enjeu que
constitue:l’Annonce du diagnostic et surtout les
effets qui s’en suivrentpour la personne concernée, son entourage, et
lesprofessionnels qui ont à intervenir auprès du patient.
Ce
travail m’avait amené à énoncer l’opportunité d’un « dispositif » qui
viendrait accompagner ou faire partie de ce moment que constitue
l’annonce du diagnostic, dispositif qui viserait surtout à faire
advenir la parole de la personne ou des personnes concernées - chosequi
n’est pas facile dans les temps de début de la maladie.
L’écoute porterait sur trois points :
- Le récit de la crise intégrant la prise en compte de l ’entourage,
- L’écoute des phénomènes d’aura et des signes précurseurs à la crise,
- L’accueil du Réel de la crise,
I - le récit de la crise
Outre bien sûr, les consultations pour le diagnostic strictement
médical et le traitement adapté qui s’en déduit, le malade est plongé
dans une expérience majeure (pour les clichés : le caractère effrayant
de la crise, la nécessité pour celui qui en est atteint de cacher son
état, le retour à l’état sain etc…) qui a du mal à trouver ses mots,
ses lieux et ses temps.
«Le retour à l’état sain»
signifie qu’ après la crise : il ne s’agit pas d’une guérison, mais
d’un retour plus ou moins rapide à l‘état normal. L’enfant qui fait une
absence en classe reprend le cours des événements
après les avoir totalement perdus pendant son absence.
Celui qui est victime d’une grave crise peut être transporté dans un
état d’extrême gravité, en état de dépendance à autrui, à l’hôpital, et
se retrouver dans son état normal quelques heures après. La personne
qui fait une crise d’épilepsie vit donc une succession d’états intenses
et paradoxaux, sur un rythme rapide. Cette succession rend fragile
toute proposition d’écoute comme le proposent traditionnellement les
psychanalyste
(cf le livre très riche de lucien Mélèse que je
considère comme celui qui a validé l’adresse de personnes souffrant
d’épilepsie vers l’analyse : La psychanalyse au risque de l’épilepsie
Ed. Erès).
Cette succession est rarement reçue comme élément du vécu et alimente parfois même l’hypothèse de la simulation.
Il n’est pas inutile me semble t-il de rappeler pour avancer que depuis
l’Antiquité, la maladie a trouvé des appellations variées.Nous
constatons que chacune contient l’expression d’un trait qui reste
valable aujourd’hui.
- “Le Mal de St Jean “désigne les grandes attaques et “Le Mal de St Gilles” les petites attaques .le Mal d’Hercule, la force et la violence de l’attaque.
- “Le Mal des Comices”,
la place sociale très particulière de l’épilepsie ; redoutée,
invalidante, mettant le sujet en position d’exception, produisant la
honte et le statut si particulier la Maladie Sacrée, comme soumission à
des forces surnaturelles ou, quoi qu’il en soit, inconnues, conception
tellement ancrée encore de nos jours.
- le Mal Lunatique,
qui vient figurer la périodicité des crises,présente dans la définition
médicale même de la maladie où n’estconsidéré comme épileptique que
celui qui a des crises répétées. le Mal
Démoniaque, à rapporter aux phénomènes de possession par ce trait
majeur : le sujet ,l’objet de la possession comme de l’épilepsie, ne
l’est qu’un certain temps, et, durant les intervalles, apparaît tout à
fait normal.
- le Mal Caduc (ou Falling Sickness en anglais), désignant la chute, donnée majeure de la crise,
Si ces mots ne sont plus utiles en tant que diagnostic -qui s’est
singulièrement restreint autour des crises dans la Neurologie moderne -
ils n’en sont pas pour autant désuets pour exprimer les divers aspects
de la maladie. C’est encore ce que font les malades ou leur entourage
pour essayer de dire ce qui leur arrive, en utilisant les mots du
contexte culturel actuel.
C’est un ouvrage de Byron Good qui
m’a aussi rappelé l’ intérêt que pouvait avoir la pratique clinique
d’avant les techniques d’imagerie médicale.
Dans
un souci épidémiologique sur la fréquence de l’épilepsie, une étude fut
faite par des chercheurs turcs. Ils collectaient les récits auprès des
malades épileptiques et de leur entourage. Ces récits montrent une
structure narrative du vécu de la maladie. Loin de servir uniquement à
la véracité des faits, les histoires sont aussi un moyen de donner
forme au vécu et de rendre le passé disponible aux malades eux-mêmes
(en particulier à cause de l’amnésie post-critique). Il y a, comme le
dit Ricoeur, «il y a inscription du discours ». Le malade est alors
semblable à un « lecteur » qui lit une histoire.
Recevoir les mots utilisés, symboliser l’origine de la souffrance,
trouver une image autour de laquelle un récit prendra forme, c’est
saisir le pouvoir de l’alléger. Lorsque ce n’est pas écouté (au sens
fort de ce terme, cela met en doute la réalité vécue du patient et
dément ses affirmations.
Cela plonge le malade dans le désarroi…
Mais Byron Good conçoit aussi le diagnostic clinique du médecin comme
un récit : à partir des histoires racontées par le patient, il
construit un énoncé diagnostic qui est l’invocation d’une réponse
efficace. Dès il y a récit, il y a un lecteur et un auditeur ; les deux
doivent produire du sens, dans l’interaction.
Là encore, même
si les pratiques médicales ont de nouveaux moyens d’investigation, rien
ne justifie la disparition de cet échange plus précis passant par une
parole, une écoute, une construction commune,
au-delà de la description des seuls signes objectifs de la maladie.
S’il a été question du récit par le patient, il ne faut pas oublier que
la crise est pour beaucoup frappée d’amnésie ; nous ne méconnaissons
pas les efforts de quelques auteurs à pratiquer l’hypnose pour
permettre à la personne de se souvenir et ceci semble t-il avec succès,
ceci n’est pas mon domaine. Le plus souvent c’est
l’entourage qui permet au malade de reconstituer le temps perdu et dissiper ainsi l’angoisse.
Ceci est très important. Le sujet va ainsi reconstituer l’écheveau par
l’intermédiaire de l’autre là présent. Un lien fort va ainsi s’établir
mais c’est surtout à notre sens un soin d’urgence que de restituer au
patient ce qui s’est passé en “son absence ”.
On ne laissera
pas de côté le lien de dépendance qui peut également se tisser entre le
sujet et son entourage à partir de l’incapacité où se trouve celui-ci
de rassembler ce qui s’est passé entre l’avant crise et la chambre
d’hôpital par exemple ou le fossé où il se trouve. Nous avons osé ici
parler d’ Autrentourage pour introduire
la complexité de la place de l’entourage. Seul un Autre peut dire.
Ce récit de l’Autrentourage auprès du sujet épileptique vient combler
les “ vides du temps ”. Ceci nous parait très important ; le temps nous
a manquer pour seulement en dire quelques mots. Le livre de Paul
Virillio est à ce titre passionnant travaillant sur la gestion du temps
II - L’écoute de l’aura et, plus largement, des signes précurseurs
Pour parler de ce moment si particulier des signes précurseurs de la
crise (quand il y en a) , je citerai les propos du neurologue
Alajouanine en 1974 :
« sortir de soi pour entrer soudain dans
un monde de sensations, de sentiments et de pensées, ce complet
dépaysement n’est guère favorable à une récapitulation, ce dont il ne
semble rester qu’un passager éblouissement…l’expression se heurte en
quelque sorte aux barrières du langage. Aussi est-elle généralement
réduite et presque uniquement centrée sur des modifications affectives
: joie, béatitude, sentiment d’universelle harmonie, images, odeurs
etc… »
Ces moments qui ont leurs caractères propres et surtout
des conditions psycho-physiologiques particulières, ces moments qui ne
sont « plus tout à fait du corps sans être tout à fait de l’âme »
peuvent être l’objet d’une attention toute particulière.
Le
psychanalyste qui y porte intérêt devra le distinguer de l’écoute d’un
rêve. Et pourtant il s’y manifeste que le contenu de l’aura constitue
une « Autre scène », qui peut aider le patient à ne pas être dans la
soumission totale à être totalement « saisi » (par la crise)
Exemple d’Antoine butant sur les mots qui permet de préciser que les «
phénomènes précurseurs dont les auras caractérisées , seront d’autant
plus arrêtés qu’ils seront en quelque sorte « apprivoisés » par le
sujet. Prenons cette séquence :
Lendemain
de Section Clinique à Ste Anne, Antoine attendait le bus 91 à St Paul
rêvassant, il était tôt, il allait à une séance d‘analyse. Lui traverse
alors bizarrement l’esprit, le souvenir du quart de vin servi au
restaurant universitaire qui était très bon, il était comme
discrètement sucré, il fût retiré du service parce qu‘il contenait…
Quoi donc ? le trouble alors le prend, il sent venir la crise ou plutôt
l‘aura, l’estomac s‘échauffe. Antoine a
appris à tâcher de se
calmer. Quel était ce produit ? Interdit. Ne pas se fixer. Ne pas
chercher de façon obnubilée. Eviter le Mot isolé ! voilà l’une des
règles qui sont venues de la pratique ;
Après tout, en analyse,
on apprend à laisser venir les associations. Allons y ! Antoine pense à
Jussieu qui est en travaux.
Un aimant, un amant,
Duras, côtes de Duras, on a les associationsqu’on peut ! Au lycée de
Brest des travaux aussi… le fer… Aimant… Amiante ! ! ! ! ! ! ! !
! ! ! La Crise s‘arrête.
« Calme soudain retrouvé !
»Incroyable ! me direz vous. Il faudrait bien sûr en dire plus et
échanger sur cet exemple.
Plus d’un praticien vous dira
combien bon nombre d’épileptiques ont un savoir sur leur épilepsie et
déclare, en phase consciente de crise bien évidemment, « je sens que çà
va s’arrêter ».
Henry EY, Pichon-Rivière, Schmidt , Hendrick
ont rapporté des cas d’auras. La richesse du matériel concernant l’aura
ne peut être reçue que grâce aux séances d’analyse et à l’intérêt porté
par l’analyste lui-même, convaincu que ce sont des moments de contenu
psychique riche - qui peut présenter autant d’intérêt que le récit d’un
rêve même s’il n’en a pas le même statut.
III - l’Accueil du réel de la crise
En matière d’épilepsie, le spécialiste de psychologie, entendons par ce
terme général le psychologue ou le psychothérapeute, est présent de
deux manières principalement :
-
pour un examen technique qui aide à la localisation du Foyer
épileptogène ou l’évaluation des troubles liés à ceux-ci,
- pour le soutien psychologique de la personne ; on se trouverait ici du côté du moi conscient
Notre démarche va être différente ; nous ne cherchons nous-même aucune
explication à la survenue de la maladie ou des crises. Le soutien
psychologique n’est pas non plus notre premier souci au sens du seul
soutien « moral » ou compatissant. Ce soutien est là, pour le
psychanalyste, de fait, dans l’écoute du Sujet , si l’on précise bien
sur quelle est cette écoute particulière mais non exclusive.
La
conception de l ‘ accueil du réel la crise ici présentée va se
démarquer de ce qui est attendu généralement du “ psy ”. Si nous
parlons de Réel, c’est pour désigner tout ce qui, dans la crise, est
vécu comme trauma, douloureusement sans doute, mais surtout sans sens
et sans mots.
Ce travail proposé me semblerait proche de ce
qui concerne le traumatisme y compris tel que les cellules
d’urgentologie l’envisagent .Ce sont des situations où le sujet se voit
confronté à une mort imminente, en passe de perdre la vie, ou tout au
moins son intégrité psychique. Pour Freud ce qui fait trauma, c’est
moins la
violence de la situation que l’impréparation du psychisme à cette situation, c’est un événement psychique.
Je pense là aussi au travail de Madame Oppenheim-Gluckman sur le réveil
de coma et l’indestructiblité du psychique ; la démonstration de
l’intérêt du travail sur l’Inconscient est par elle de nouveau faite et
peut, nous le pensons, être rapportée à la situation que vivent les
épileptiques au sortir de leur crise.
Conclusion : proposition pour un dispositif d’accueil -
La
personne qui vient de vivre une ou des crises commence son parcours
médical, pour que soit mis en place un diagnostic et le traitement.
Mais une proposition conjointe pourrait donc être formulée ainsi : vous
venez de faire une crise d’épilepsie je vous invite à une série de six
entretiens, un chaque semaine, où vous viendrez
me parler de ce qui vient de vous arriver.
Ces entretiens n’auraient pas pour objet d’enquêter sur l’histoire du
sujet, ni de repérer les éléments psychologiques de la survenue des
crises mais, en tant que psychanalyste, chercher à entendre ce qui
s’est passé pour le sujet dans cet événement traumatique.
1 - “ Tous les patients se plaignent de ressentir l’impressiond’avoir complètement changé de personnalité (…)
Ceci nous semble être de courte durée en matière d’épilepsie et qualifié «d’état crépusculaire» (après la crise)
2 - La temporalité est profondément altérée, l’écoulement harmonieux du
temps est profondément arrêté, pour faire place à un moment figé
qualifié de saisie. L’épileptique est en effet dans un rythme du temps
perturbé par les absences et les crises sans oublier ce que Schilder
appelle le rythme inexploré du corps.
3 - Que la crise soit
considérée comme étant une rupture de sens ou un court-circuit dans le
continu de la vie d’une personne c’est un fait. Ma conception de cet
événement vécu est de penser qu’il ya également une épilepsie du Sujet
(1) qui bien que plongé dans l’inconscience - peut être aidé à advenir
dans une parole.La parole est ici un outil proppre à l’être humain.
Puisque l’épilepsie est une maladie qui se définit comme la répétition
des crises, nous pensons qu’à côté du traitement médicamenteux, ces
entretiens auraient leur place et aideraient à limiter leur répétition
et sans doute amoindrir leurs effets sur la vie du patient et de son
entourage.
En France cette préoccupation et par la même le
traitement médicamenteux occupe une place centrale voire “ de monopole
”. Je sais en effet qu’en Allemagne en particulier le traitement
médicamenteux est accompagné d’autres techniques relativement peu
usitées en France. Je l’ai développé dans mon chapitre consacré aux
fonctions de l’aura en parlant des techniques de “ contrôle ” par la
personne de la survenue des crises. Rappelons qu’il s’agit du mouvement
“ Einfälle ” qui porte si bien son nom ! :« ce qui vient à l’esprit ».
Ces entretiens auraient leur place dans la phase du diagnostic et de
son annonce - c’est-à-dire au début de la maladie. Pour les épilepsies
symptomatiques, une cause Organique peut être énoncée ; cela a de
l’importance pour le sujet qui tombe malade. Pour les épilepsies
idiopathiques, ce serait d’autant plus important pour les
patients qui demeurent dans une grande perplexité. Et ceci, même si,
répétons-le, il n’est pas question d’y chercher une cause psychologique.
Rappelons que le mot épilepsie est d’origine grecque , la racine en est « epilembanein » qui signifie
saisie ; le Sujet est ainsi saisi.
Et aussiLa phrase de Caelius Aurélien « l’épilepsie saisit également
les sens et l’esprit » citée par Jackie Pigeaud dans « la maladie de
l’âme » (etude sur la relation de l’âme et du corps dans la tradition
médico-philosophique antique) les Belles Lettres 1989.
Il faut
entendre me semble t-il le « également » comme de façon égale et pas
seulement l’un et l’autre; Cette citation m’a toujours accompagné dans
le travail de la thèse ;
Cette thèse est parue en 2004 sous le titre « l’épilepsie du Sujet » aux editions de l’Harmattan
André Polard, L’épilepsie du Sujet (Ed. L’Harmattan)
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le travail sur « l’accueil de la crise se poursuit « avec des collègues
à l’issue du congrès tout commentaire, avis, contribution sont les
bienvenus! (mail ci dessus)
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